« L'informatique durable dès la conception » existe

Le choix de ne pas l'intégrer relève d'une décision de gouvernance
article d'opinion

Christine Heckmann

Co-fondateur de Verdikt

Céline Claparède

Directeur, CGI Business Consulting

L'informatique durable dès la conception, ça existe.

Des cadres existent déjà. La directive relative au reporting en matière de développement durable des entreprises (CSRD) s'applique déjà à de nombreuses entreprises. Et sur le terrain, des dizaines d'organisations ont démontré, projet après projet, que l'intégration dès le départ des principes d'informatique durable n'entraîne ni surcoût ni surcroît de temps.

Pourtant, en 2026, des projets informatiques continuent d’être lancés sans que la durabilité numérique ne figure même à l’ordre du jour de la toute première réunion de projet. Ce n’est plus une question de sensibilisation, de méthodologie ou de budget. C’est une question de gouvernance.

Il est temps de le dire.

Nous écrivons cet article d'opinion car on nous pose trop souvent la même question : Qui devrait prendre la décision ? Ce que nous constatons dans nos missions respectives, ce n’est pas un manque d’expertise. C’est un manque de prise de décision.

L'informatique durable dès la conception n'est pas une méthodologie qu'il reste à apprendre. Les organisations qui ne l'ont pas encore adoptée ne manquent pas de moyens pour le faire. Elles choisissent –consciemment ou non – de ne pas l'inscrire à leur ordre du jour.

Et l'argument du « déficit de compétences » ne tient plus la route. Les cadres de référence existent. Des conseils d'experts sont disponibles. Les outils permettant de mesurer, de suivre et d'améliorer la durabilité numérique existent déjà. Ce qui manque, ce n'est pas le savoir-faire. C'est la volonté d'agir.

Ce qui manque, ce n'est pas le savoir-faire. C'est la volonté d'agir.​

Personne ne prend cette décision.

Il existe un mécanisme remarquablement efficace pour faire en sorte que rien ne change alors que tout le monde semble s'en soucier. Voici comment cela fonctionne :

  • Les équipes informatiques attendent les instructions du directeur des systèmes d'information.
  • Le directeur des systèmes d'information attend un mandat de la part de la direction générale.
  • La direction attend que la pression réglementaire s'exerce.
  • Les prestataires externes attendent que le client en fasse une exigence.
  • Et les équipes chargées du développement durable procèdent à des mesures et établissent des rapports… une fois que les décisions techniques ont déjà été prises.

Chaque partie prenante peut légitimement prétendre qu’elle attend que quelqu’un d’autre fasse le premier pas. L’approche « Sustainable IT by Design » bouleverse ce mécanisme. Elle exige que les décisions soient prises en amont – avant toute directive du DSI, avant tout mandat de la direction, avant que la réglementation n’impose la question. Et cela met mal à l’aise, car il n’y a plus personne d’autre vers qui se tourner.

Ce n'est plus un simple atout. C'est une condition indispensable à la sélection.

Attendre que l’informatique durable soit imposée par la réglementation n’est pas faire preuve de prudence. C’est de la dérobade. Un signe le montre sans équivoque : dans les appels d’offres portant sur des projets liés au cloud, à l’IA et à la modernisation des applications, les critères d’informatique durable représentent désormais 15 % à 25 % de la note d’évaluation. Ce n’est plus un simple atout. C’est une condition préalable à la sélection. Les organisations qui attendent une obligation formelle ne mèneront pas leur transformation numérique. Elles seront contraintes de la suivre – souvent sous prétexte d’un argument qui ne tient plus la route : « Cela coûte trop cher. »

Ce n'est pas un coût. C'est une dette.

L'argument budgétaire est celui qui est le plus souvent avancé contre l'informatique durable dès la conception. C'est aussi le plus faible. Selon l'Agence française pour la transition écologique (ADEME), 60 % de l’impact environnemental d’un système numérique se détermine dès la phase de conception. Négliger la conception revient à renoncer, d’emblée, à 60 % de votre capacité à réduire cet impact.

Et le coût de cette décision est facile à déterminer :

  • Les modifications architecturales après le déploiement coûtent bien plus cher que l'intégration de critères de développement durable dès la conception.
  • Les projets de mise en conformité réglementaire qui sont imposés et menés à la hâte, au lieu d'être anticipés et planifiés.
  • L'exode des talents, car les personnes les plus sensibles à ces questions choisissent de quitter les organisations qui prennent du retard.

Une informatique durable dès la conception ne représente pas un surcoût. C'est le coût lié à son absence que les organisations devraient craindre.

Une informatique durable dès la conception ne représente pas un surcoût. C'est le coût lié à son absence que les organisations devraient craindre.

Et cette facture ne cesse d'augmenter à chaque déploiement d'IA générative, aggravant ainsi la dette environnementale, technique et réglementaire.

Ce que les dirigeants doivent faire – et non les équipes opérationnelles.

Il est temps de cesser de faire porter la responsabilité de la durabilité numérique uniquement aux équipes opérationnelles. Les campagnes de sensibilisation, les chartes et les formations ont toutes leur place, mais elles ne suffisent pas.

L'informatique durable dès la conception relève d'une décision de la direction. Elle commence lorsqu'un comité de direction refuse d'approuver un projet qui ne l'intègre pas. Lorsqu'un directeur des systèmes d'information en fait une étape obligatoire dans chaque projet informatique. Lorsqu'un directeur financier reconnaît que la durabilité va de pair avec l'efficacité – et donc avec des économies.

Les organisations qui publient des rapports de développement durable exemplaires tout en continuant à concevoir des systèmes numériques sans intégrer le principe du « Sustainable IT by Design » ne sont pas à l'origine d'une véritable transformation. Elles se contentent de gérer leur communication.

Les organisations qui publient des rapports de développement durable exemplaires tout en continuant à concevoir des systèmes numériques sans intégrer le principe du « Sustainable IT by Design » ne sont pas à l'origine d'une véritable transformation. Elles se contentent de gérer leur communication.

Le déclencheur en lui-même est d’une simplicité remarquable. Ce jour viendra où un décideur posera la question de l’informatique durable lors de la première réunion de projet – et non lors de la dernière. Et une fois ce pas franchi, les organisations ne font plus marche arrière. Car les résultats parlent d’eux-mêmes.

D’ici cinq ans, l’informatique durable dès la conception ne sera plus considérée comme une bonne pratique. Elle sera perçue comme nous percevons aujourd’hui la cybersécurité, qui était négligée au début des années 2000 : une nécessité évidente que trop d’organisations n’ont pas su reconnaître.

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