Le blues du DD
Pourquoi RSE et IT peinent-elles encore à travailler main dans la main ? Quels sont les bénéfices concrets d’une coopération bien orchestrée ? Et comment transformer des obligations en véritables leviers d’action ?
Pour lancer notre série LE BLUES DU DD, nous avons interviewé... notre CEO. Oui, c’est assumé ! Ancienne DSI de grands groupes, son regard croisé offre un éclairage précieux sur la collaboration RSE x IT.
Christine, vous lancez une série intitulée « Le Blues du DD »... En tant que PDG de VERDIKT, n'y a-t-il pas là une part d'autopromotion ?
(Rires) C’est vrai, et je l’assume pleinement ! Avant de rejoindre VERDIKT, j’ai exercé pendant plus de 25 ans comme DSI. C’est précisément cette expérience qui me donne une perspective particulière sur ces enjeux. J’ai collaboré avec de nombreux métiers, des fonctions support, plusieurs responsables RSE, et j’ai connu de l’intérieur ces tensions récurrentes entre l’IT et les autres départements de l’entreprise.
Aujourd'hui, chez VERDIKT, nous constatons que la qualité de la relation entre l'IT (acteur clé pour l’accès aux données de l’entreprise) et la RSE (en charge de collecter des données transversales) est déterminante pour la réussite de nos projets de mesure et de reporting. Alors certes, il y a un certain paradoxe à interviewer sa propre CEO… mais c’est aussi l’opportunité d’un discours sans fard.
Parlons franchement alors : le Digital Durable traverse-t-il vraiment une période difficile ?
Je dirais plutôt qu’il a connu une phase d’incertitude. Entre 2022 et 2024, nous étions dans une période pleine d’espoir où RSE, transition et durabilité occupaient tous les esprits… Puis, fin 2024 et particulièrement en 2025, nous avons observé un ralentissement du marché, des coupes budgétaires au bénéfice de l’IA, des échéances réglementaires reportées. Une certaine désillusion s’est installée.
En réalité, il s’agit d’un cycle d’adoption classique pour toute nouvelle “tendance” technologique (un peu dans l’esprit du modèle Gartner… mon passé de DSI refait surface). Des hauts et des bas précèdent toujours l’émergence d’une maturité. Quand certains responsables RSE passent enfin du discours aux actes (notamment avec la CSRD vague 1 et la collecte des données associées), tandis que l’IT doit, en plus de sa feuille de route habituelle, intégrer l’IA, on comprend que le contexte ne favorise guère l’écoute mutuelle et les échanges constructifs !
Justement, forte de votre expérience de DSI : à quel moment avez-vous pris conscience que la RSE allait devenir un enjeu pour l'IT, et inversement ?
En 2018, un Directeur du Développement Durable m’a interrogée sur ce que nous pouvions communiquer dans le rapport extra-financier concernant la transformation digitale que je pilotais. La question m’a surprise et, dans un premier temps, je suis restée sans réponse.
Cette même année 2018, les premières données sur la pollution numérique ont été publiées. J’en ai pris conscience, et mes équipes (dont ma future associée) ont commencé à me questionner sur le sujet…
Le véritable déclic s’est produit à la lecture de rapports extra-financiers, notamment celui de Michelin qui, en précurseur à l’époque, présentait en parallèle sa performance financière et extra-financière ! C’est à ce moment-là que j’ai compris : la RSE ne peut pas se déployer sans l’IT et ses données. Et réciproquement, l’IT ne pourra pas faire l’impasse sur ses impacts RSE, qu’ils soient environnementaux ou sociaux. Cela me semblait une évidence… peut-être un peu visionnaire, certes, mais c’est sur cette conviction profonde que nous avons bâti Verdikt, même si j’ai dû en convaincre plus d’un…
la RSE ne peut pas se déployer sans l’IT et ses données. Et réciproquement, l’IT ne pourra pas faire l’impasse sur ses impacts RSE
RSE et IT parlent des langages différents. Pour collaborer efficacement, faut-il d'abord accepter ces différences ? Comment procédez-vous concrètement ?
Oui, absolument. Accepter ces différences, c’est le point de départ indispensable. On ne peut pas forcer deux cultures professionnelles à fusionner artificiellement. L’IT parle en termes de SI, d’API, de flux de données, de disponibilité. La RSE parle en matérialité, en scope 3, en parties prenantes, en trajectoire climat. Ce ne sont pas juste des vocabulaires différents, ce sont des grilles de lecture du monde qui ne se recoupent pas spontanément.
Concrètement, trois différences majeures complexifient leur collaboration :
Le premier obstacle, c’est le langage. La RSE s’exprime en indicateurs extra-financiers, en trajectoires d’impact, en conformité réglementaire. L’IT, de son côté, fonctionne avec des SLA, des incidents, des retours sur investissement à court terme. Sans passerelle entre ces deux univers, chacun progresse en silo.
Le deuxième, c’est la temporalité. La RSE s’inscrit dans une logique de transformation long terme. L’IT doit délivrer dans l’urgence, répondre aux demandes immédiates. Ce décalage de rythme génère incompréhensions et tensions des deux côtés.
Le troisième est l'absence d'outils partagés. D'un côté, la RSE travaille sur des tableurs Excel, de l’autre, l’IT dispose d’outils de monitoring technique… mais rien ne permet réellement de piloter conjointement. Conséquence : des démarches RSE qui peinent à se concrétiser opérationnellement, et une IT qui a l’impression de subir des demandes floues et mal cadrées.
Pour dépasser ces trois obstacles, chez VERDIKT, nous procédons en trois temps, bien en amont des échéances critiques :
- Traduction mutuelle Nous organisons des sessions où chacun explicite son langage et ses contraintes. Par exemple : qu’est-ce qu’un bilan carbone pour la RSE ? Quelles données sont nécessaires ? Et côté IT : d’où viennent ces données, dans quels systèmes, avec quelle fiabilité ? C’est du travail de “décodage” réciproque.
- L’identification des zones de friction et d’opportunitéOn cartographie ensemble : où est-ce que ça coince ? Souvent, c’est sur l’accès aux données, leur qualité, leur disponibilité. Mais aussi : où est-ce qu’on peut s’entraider ? L’IT a besoin de mesurer ses propres impacts (énergie, équipements), la RSE a besoin de structurer sa collecte de données… il y a des synergies à activer.
- La mise en place de rituels de dialogue Pas des réunions de crise en mode pompier trois semaines avant la deadline CSRD, mais des points réguliers en amont, dès la phase de cadrage. Un comité de pilotage mixte IT-RSE, par exemple, qui se voit tous les mois pour anticiper les besoins, ajuster les priorités, éviter les malentendus.
Ce n’est pas glamour, mais c’est efficace. Et surtout, ça crée de la confiance.
Justement, quels bénéfices concrets en avez-vous tirés ?
Plusieurs — et ils sont mesurables.
Tout d’abord, un gain de temps considérable. Le scénario typique auquel nous sommes confrontés : « Nous ne pouvons pas démarrer — le service informatique dispose des données, mais n’aura aucune disponibilité pendant les trois prochains mois. » C’est inconcevable pour moi, en tant qu’ancien DSI ! C’est le prix à payer pour un manque de collaboration. Lorsque le service informatique et le service RSE travaillent main dans la main dès le départ, ce goulot d’étranglement disparaît. Les besoins sont anticipés, les priorités alignées, les demandes ciblées. Les projets cessent de s’enliser et s’inscrivent dans des cycles fluides et prévisibles.
Ensuite, une meilleure qualité des données. Lorsque le service informatique comprend ce que le service RSE cherche à mesurer et pourquoi, il peut indiquer les sources appropriées, anticiper les besoins en matière de traçabilité et proposer des formats exploitables. Résultat : des données plus fiables et mieux documentées, qui résistent à un audit.
Et puis, un effet culturel auquel nous ne nous attendions pas au départ. Les équipes informatiques qui s’impliquent dans des projets de RSE se sentent davantage parties prenantes de la transformation de l’entreprise. Elles ne sont plus seulement un centre de coûts ou un prestataire de services interne : elles deviennent des acteurs stratégiques de la performance globale. Cela change leur positionnement et leur redonne un sens à leur travail.
Aujourd’hui, chez VERDIKT, vous êtes de l’autre côté de la barrière. En quoi votre point de vue a-t-il changé ?
Pas mal, en fait. Quand j’étais DSI, j’étais conscient des enjeux liés à la RSE, mais je les considérais surtout comme une contrainte supplémentaire s’ajoutant à un programme déjà bien chargé. Une demande de plus — souvent vague — qui arrivait au mauvais moment. J’avais de bonnes intentions, mais je n’étais pas forcément proactif.
Aujourd’hui, j’évalue l’urgence de la situation différemment. Je constate à quel point les entreprises subissent une forte pression sur le plan réglementaire, et je comprends que la CSRD n’est pas une tendance passagère, mais bien une transformation structurelle. Et surtout, je réalise à quel point l’informatique est indispensable à cette transformation. Sans données fiables, sans systèmes permettant de les collecter et de les suivre, la RSE reste du vent. L’informatique n’est pas un simple fournisseur de données : c’est la colonne vertébrale de toute cette démarche.
Ce qui a vraiment changé, c’est aussi ma compréhension des difficultés rencontrées dans le domaine de la RSE. Quand on est responsable RSE, on doit jongler avec des périmètres flous, des données dispersées dans quinze systèmes différents et des parties prenantes qui ne parlent pas la même langue. On a une mission stratégique, mais des ressources limitées — et parfois une légitimité limitée. J’ai développé une véritable empathie pour cette fonction.
Et, paradoxalement, cette double perspective me rend plus exigeant : je sais ce qui est techniquement possible, mais je sais aussi ce qui est absolument indispensable sur le plan de la RSE. Je n’accepte donc plus les excuses faciles de la part de l’une ou l’autre partie. Mon rôle chez VERDIKT consiste à faire tomber les barrières, à favoriser le dialogue et à prouver qu’une collaboration bien menée entre l’informatique et la RSE change la donne.
Vous vous apprêtez à publier un livre blanc sur la collaboration entre la RSE et les technologies de l'information. Que peut-on en attendre ?
Un outil pratique, et non un manifeste théorique. Nous avons souhaité rassembler tout ce que nous avons observé, vécu et expérimenté au cours de ces dernières années — tant chez VERDIKT que dans le cadre de mon expérience en tant que DSI. L’objectif est de fournir des pistes concrètes aux équipes de terrain qui peinent à faire dialoguer ces deux mondes.
Concrètement, le Livre blanc — à paraître prochainement — abordera plusieurs thèmes :
- Les éléments fondamentaux : pourquoi cette collaboration est devenue incontournable, quels sont les enjeux réglementaires et stratégiques qui la rendent nécessaire — notamment dans le cadre de la CSRD.
- Les obstacles classiques : nous analysons en détail les obstacles que nous rencontrons systématiquement — différences de langue, de timing, de culture, absence d’outils communs — et surtout, nous expliquons comment les surmonter.
- Méthodes concrètes : comment organiser le dialogue entre l'informatique et la RSE ? Quels rituels mettre en place ? Comment structurer la gouvernance des données RSE ? Qui fait quoi, et quand ?
- Expérience concrète : des cas concrets — ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné, et les leçons que nous en avons tirées. Car la théorie, c’est bien, mais les exemples concrets, c’est mieux.
- Et des outils pratiques : des grilles de diagnostic, des modèles de cartographie de données, des check-lists pour lancer un projet IT-RSE dans de bonnes conditions.
L'idée, c'est que n'importe quel DSI ou responsable RSE puisse se dire : « Bon, je sais par où commencer, je ne suis pas livré à moi-même, et la voie est déjà tracée. » Nous voulons inspirer — mais surtout, donner les moyens d'agir.
L’idée, c’est que n’importe quel DSI, n’importe quel responsable RSE, puisse se dire : “OK, je sais par où commencer, je ne suis pas tout seul ».
Un dernier message à adresser aux directions IT et RSE ?
Oui : sortons de l'impasse — ensemble.
Je sais que la période n’est pas facile. Les budgets sont tendus, l’IA vampirise l’attention, les échéances CSRD glissent, et on a tous un peu l’impression que le digital durable est passé de mode avant même d’avoir vraiment décollé. Mais c’est justement maintenant qu’il faut tenir bon.
À l’attention des équipes informatiques, je dirais : ne sous-estimez pas votre rôle. Vous n’êtes pas seulement des fournisseurs de données ou des exécutants techniques. Vous êtes les architectes de la traçabilité, les garants de la fiabilité des informations qui permettront à l’entreprise de piloter sa transformation. C’est stratégique. Et oui, cela mérite une place dans votre feuille de route — au même titre que l’IA et la cybersécurité.
Aux équipes RSE, je dirais : cessez de penser que le service informatique ne vous comprend pas ou qu’il vous met délibérément des bâtons dans les roues. Le service informatique est sous pression, il a ses propres contraintes et il a besoin de vous pour l’aider à comprendre vos besoins. Présentez-vous avec un langage clair, des demandes bien ciblées — et surtout, venez suffisamment tôt. Pas trois semaines avant la date limite.
Et à vous deux : parlez-vous. Vraiment. Pas en mode urgence, pas chacun dans son coin. Créez des espaces de dialogue, construisez un langage commun, reconnaissez votre interdépendance. Car le numérique durable ne pourra pas voir le jour si l’un n’accompagne pas l’autre.
Et dotez-vous d'outils communs. Car il est impossible de mener à bien la transformation d’une entreprise avec des fichiers Excel échangés par e-mail et des outils qui ne communiquent pas entre eux. Vous avez besoin d’une plateforme commune — une plateforme qui permette au service informatique de comprendre d’où proviennent les demandes de données, et au service RSE de voir ce qui est disponible, fiable et traçable. C’est exactement ce que nous avons entrepris de créer avec VERDIKT : un terrain d’entente où le service informatique et le service RSE peuvent enfin collaborer en s’appuyant sur les mêmes références, la même vision et les mêmes objectifs.
Le blues, ça passe. Mais seulement si on arrête de jouer en solo et qu'on commence à composer ensemble.
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